Joël Leblanc est communicateur scientifique depuis plus de 20 ans. Il est à la fois journaliste scientifique, conseiller muséal, concepteur de matériel et recherchiste pour des boites de production. Il nous raconte son parcours, ses activités, sa vision de la recherche et de la communication scientifique. Sa mission? Réhausser la culture scientifique et l’esprit critique des québécois… rien de moins!

Joël Leblanc, communicateur scientifique
Bonjour Joël! Merci d’avoir accepté cette entrevue. Pourrais-tu commencer par te présenter? D’où viens-tu? Quel est ton parcours académique et professionnel? 

Je viens d’un petit village du nom de Carleton, en Gaspésie. Mon parcours est scientifique: baccalauréat en biologie et maîtrise en paléontologie des vertébrés. Dans ma famille élargie, parmi mes cousins-cousines, je suis le seul à être allé aussi loin au niveau académique et le seul à avoir fait des sciences. Dans ce milieu plus rural, je suis perçu comme une drôle de bibitte…

Professionnellement, j’ai un peu bourlingué, mais je fais surtout de la communication des sciences au grand public depuis un peu plus de 20 ans. Je n’ai pas de formation en journalisme, mais j’ai la chance d’avoir la bonne plume pour ce métier, et j’ai acquis mon expérience en éducation scientifique en travaillant 6 ans dans un organisme dont la mission est de passer d’écoles en écoles pour faire de l’éducation scientifique.

En quoi consiste ton travail aujourd’hui?

Après plusieurs expériences professionnelles, en 2011, je me suis officiellement établi comme travailleur autonome en communication scientifique. J’inclus dans “communication scientifique” le travail de journaliste scientifique (j’écris pour quelques magazines), celui de conseiller pour des musées, de concepteur de matériel pédagogique pour des écoles ou des centres de services scolaires (anciennement les commissions scolaires) afin de les aider à mieux enseigner la science, de recherchiste pour des boîtes de production télé ou de jeux vidéos, etc. Je fais aussi de l’animation à l’occasion (dans des écoles, à la radio…).

Quels sont tes domaines de spécialités? Les sciences naturelles?

Oui. Formé en sciences de la nature, je suis dans mon élément pour parler de biologie, de chimie, de physique, de géologie, d’astronomie… Je ne suis vraiment pas bon pour traiter des sciences sociales et humaines. Je le sais pour avoir essayé…

Ton site web Zapiens vient de faire peau neuve, c’est un beau produit! Les changements sont-ils seulement visuels ou est-ce que ton offre de services a également évolué?

En fait, je l’ai simplifié! Depuis 2011, la charge de travail n’a jamais cessé d’augmenter. À un moment, il y avait trop de boulot pour une seule personne, alors j’ai embauché une première employée. J’ai aussi mis un nom sur l’entreprise: Zapiens. C’est inspiré de sapiens, qui signifie “sachant” ou “savant” en bas-latin (comme dans Homo sapiens), mais un Z pour une touche de folie.

Puis je me suis associé avec quelqu’un qui était plus versé dans le business pour tenter de faire grandir tout cela. Les contrats sont devenus plus gros, on a embauché… En 2017, on a créé le Bunker de la science, un lieu immersif où le participant doit “faire” de la science pour régler des problèmes de survie dans un contexte post-apocalyptique. Trois ans plus tard, nous étions un total de 8 employés. Mais j’ai quitté tout cela en septembre dernier, parce que ça représentait beaucoup de gestion et j’étais rendu bien loin de la communication des sciences…

Donc, Zapiens est récemment redevenu une petite boîte de service-conseil en communication des sciences (et mon ex-associé poursuit la mission du Bunker).

Tu indiques sur ton site que la mission de Zapiens est de rehausser la culture scientifique des Québécois. Tout un défi! As-tu une idée du nombre de personnes touchées par tes activités au fil des ans?

La mission est de rehausser la culture scientifique ET l’esprit critique. C’est effectivement un gros défi, mais je crois que c’est plus que nécessaire.

C’est très difficile de chiffrer les retombées de mon travail. Combien de personnes lisent mes articles? Combien m’écoutent lorsque je passe à la radio? Combien écoutent les émissions pour lesquelles j’ai été recherchiste? Combien de milliers de jeunes du secondaire ont assisté à mes conférences?

Mes seuls chiffres solides sont ceux du Bunker: en trois ans, on a accueilli environ 24 000 participants. La pandémie a mis tout cela sur pause, mais ça redémarrera éventuellement.

Quel événement (ou quelle rencontre) a joué un rôle clé dans ta carrière?

J’ai remporté le prix spécial du jury de la Bourse Fernand-Seguin de l’Association des communicateurs scientifiques en 1999. C’est sûr que je ne serais pas là où j’en suis en ce moment sans cet événement.

En parlant de l’ACS, tu offres une formation aux membres de l’association au mois de février. De quoi y parles-tu? À qui s’adresse-t-elle?

La formation s’appelle “L’art de parler de science au grand public”. Je la présente depuis environ 5 ans et j’y parle des trucs du métier de journaliste scientifique pour rendre un discours scientifique compréhensible, mais surtout intéressant. Elle dure 3h00. Une partie est consacrée à brosser un portrait du “grand public” pour savoir à qui on parle, et dans l’autre, je livre quelques stratégies de journalisme scientifique.

La formation s’adresse surtout aux chercheuses et chercheurs qui ont envie de savoir comment s’adresser aux masses pour leur parler de leurs travaux. J’en donnerai une version raccourcie en virtuel en février (date à venir) aux membres de l’ACS.

C’est d’autant plus pertinent comme formation que les cours universitaires à cet effet pour les apprentis-chercheurs sont rares. Cela dans un contexte où la diffusion de la science en dehors du milieu académique est un critère d’évaluation pour obtenir des financements de recherche. C’est comme-ci cela allait de soi (savoir s’exprimer auprès du grand public) alors que c’est tout le contraire. As-tu une explication? 

Ahah! Non, je n’ai pas d’explication. Mais c’est effectivement une des plus grandes tares du milieu de la recherche. Les chercheurs se spécialisent et apprennent carrément une nouvelle langue et une nouvelle façon de penser et de percevoir la vie. Et lorsque vient le temps de s’adresser aux non-initiés, plusieurs ont oublié leur “langue maternelle”.

Les choses changent lentement. Certains professeurs trouvent important de former leurs étudiants à bien communiquer leur science au grand public. Et c’est tant mieux: pourquoi fait-on de la science si ce n’est pour le public? Aussi bien savoir l’expliquer.

Tu travailles dans le domaine de la communication scientifique depuis plus de 20 ans. Comment vois-tu son évolution? Sommes-nous sur la bonne voie? Que faudrait-il pour une meilleure connexion entre la science et la société?

Excellente question. Toute ma carrière passée et à venir tourne autour de réflexions à ce sujet. Je crois que la communication scientifique a été, et est encore, trop complaisante envers la science. Nous sommes souvent de simples messagers qui présentent les “belles” découvertes sans trop remettre de choses en questions. Au lieu de juste servir de présentoir, j’essaie de plus en plus de démontrer comment cette science s’est construite, de révéler les débats qui existent toujours entre scientifiques, de soulever les doutes où il le faut, voire de dénoncer les fausses croyances.

Je suis d’avis qu’une grosse partie de la population québécoise souffre d’analphabétisme scientifique et que ce problème remonte aussitôt qu’à l’école primaire. Pendant ces 6 années où les enfants sont au maximum de leur curiosité, qu’ils sont des expérimentateurs naturels, nous occultons complètement l’enseignement des sciences et de la méthode scientifique.

Joël Leblanc

À cause de plusieurs raisons, comme une formation inadéquate des enseignants, un manque de ressources matérielles, un désintérêt manifeste du ministère de l’éducation pour cette matière… Il y aurait des choses à améliorer au secondaire aussi, mais si on donnait le coup de barre requis au primaire, nous aurions, dès la génération suivante, une population plus ouverte aux sciences, moins scientifiquement inculte et les situations comme la résistance actuelle de certains aux mesures sanitaires seraient moins intenses.

Il me semble que les chercheurs universitaires ont également un rôle à jouer. Que font-ils pour aller à la rencontre de ces jeunes et des enseignants du secondaire? On voit une évolution ces dernières années dans les programmes finançant la recherche (ex. aux Fonds de recherche du Québec). Il y a de plus en plus d’occasions de financements de projets de communication scientifique, pour les étudiants comme pour les chercheurs. Ces projets leur donnent les moyens de s’adjoindre des spécialistes en communication scientifique pour diffuser la science et rencontrer leur public. Qu’en penses-tu?

Je peux juste être en faveur, mais ça ne permet que quelques initiatives ponctuelles. Je crois qu’un autre problème de fond est que plusieurs chercheurs considèrent que communiquer leur science au grand public n’est pas important. Ils voient cela comme une perte de temps.

Dans le modèle actuel du publish or perish, chaque heure que les chercheurs consacrent à la communication de leur science au grand public est du temps perdu pour la recherche et les publications. Et si l’un d’eux s’aventure à le faire, ce sont ses collègues qui lui disent qu’il perd son temps; au mieux ils trouvent ça mignon mais n’en voit aucunement l’importance.

Joël Leblanc

Ça s’arrange un peu avec le temps, quand les chercheurs ont fait leurs preuves et qu’ils ont publié beaucoup. Ceux qui en ont envie se gênent alors moins pour “sortir”. C’est donc toute une mentalité qui est à changer, et ça doit se faire dès les études de maîtrise.

Ce qui est difficile aussi est d’expliquer au grand public le principe des limites et incertitudes associées aux projets de recherche. Elles font parties intégrantes de la pensée scientifique et il est essentiel de les aborder dans les publications scientifiques. Mais auprès du grand public, en parler peut rendre le projet moins crédible ou moins vendeur. Monsieur et madame tout le monde peuvent se dire «ok mais pourquoi me parler de ce projet s’il y a autant d’incertitudes»? Tout le contraire des campagnes marketing dont on est criblés au quotidien. Est-ce aussi une question d’éducation d’après toi? En fait, est-ce vraiment important d’en parler au grand public?

C’est là le principal nœud quand on veut parler de science au grand public. Les non-scientifiques voient la science comme un jardin à la française, bien taillé avec des allées droites, nettes et bien désherbées – des vérités, des certitudes, qui se détachent du paysage comme des fleurs colorées sur un fond de verdure. Alors qu’on sait bien que ça a plutôt les allures d’un champ en friche dans lequel les chercheurs errent un peu et se perdent parfois…

Expliquer cela au grand public requiert du temps (ou de l’espace à l’écrit), une mise en contexte, un récit… Je crois qu’il est important de le faire, mais seulement quand on a le luxe d’espace – et il faut garder tout cela captivant! Pour une petite colonne dans un magazine ou un 3 minutes à la radio, on oublie ça, on passe aux résultats!

Il me semble que l’on pourrait beaucoup apprendre du marketing, des techniques de vente et de persuasion pour mieux communiquer la science. Qu’en penses-tu?

Oui, bien sûr! Le journalisme de magazine, c’est déjà un peu ça. On écrit des petits récits, des histoires de sciences, qui doivent surprendre, étonner…

Une de mes devises est que paradoxalement, en communication des sciences, l’important n’est pas vraiment la science, mais la communication. Aux spécialistes en marketing et en vente, j’ajouterais les auteurs de théâtre, de roman, les cinéastes, les metteurs en scène, tous ces gens dont le métier est d’habiller une histoire pour la rendre accrocheuse. Les gens qui écrivent des chansons à succès, pourquoi pas?

Comment peut-on te joindre? Sur quels médias sociaux es-tu?

Je suis probablement un des seuls journalistes à ne pas être sur Twitter. Mais on peut me trouver sur deux comptes Facebook: Zapiens Communication Scientifique et Joël Leblanc – Journaliste scientifique. Il y a aussi le site web de Zapiens.

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